En 2014, Yvon Gattaz publie chez Eyrolles un ouvrage de 220 pages intitulé Création d’entreprise – La double révolution. Le terme est fort, et il mérite d’être examiné avec précision, parce qu’il désigne quelque chose de précis : un basculement structurel dans la façon dont la France crée des entreprises, pas une tendance de fond ou un effet de cycle. Si vous préparez un projet de création, vous évoluez dans un écosystème façonné par ce basculement.
Qui parle, et depuis quel endroit
Yvon Gattaz n’est pas un consultant ni un théoricien de l’entrepreneuriat. Il a fondé Radiall en 1952 avec son frère – une entreprise de fabrication de composants électroniques – et présidé le CNPF, l’ancêtre du Medef, de 1981 à 1986. C’est un regard de praticien industriel et de représentant patronal, ancré dans une vision longue de l’économie française.
Ce profil est utile à connaître pour lire l’ouvrage correctement : l’analyse qu’il propose est celle d’un homme qui a construit une entreprise pendant les Trente Glorieuses et qui observe, des décennies plus tard, un paysage radicalement transformé. Ce n’est pas un manuel opérationnel. C’est une lecture historique et structurelle d’un changement d’époque.
La première révolution : un volume qui a plus que doublé
La première révolution est quantitative. Elle est documentée, et ses ordres de grandeur sont clairs. Pendant les Trente Glorieuses, la France créait environ 150 000 entreprises par an. À partir de 2003, ce chiffre franchit la barre des 200 000 à 300 000 créations annuelles, selon les données citées par Gattaz. Le rapport est simple : le volume a au moins doublé sur la période.
L’auteur va plus loin et affirme que la France affiche, au moment de la publication, le taux de création d’entreprises par habitant le plus élevé des pays industrialisés. Cette affirmation mérite d’être notée avec la réserve qui s’impose : aucune méthodologie ni source primaire n’est citée dans les données disponibles, et le constat date de 2014. Il reflète une position forte, pas un fait établi par comparaison internationale vérifiable.
La dynamique elle-même, en revanche, est réelle. Le volume de créations d’entreprises en France a structurellement changé de niveau, et c’est le premier pilier sur lequel repose le titre de l’ouvrage.
Un chiffre à lire avec prudence
La hausse statistique des créations ne raconte pas toute la vérité. La loi sur le statut d’auto-entrepreneur, entrée en vigueur en 2009, a profondément modifié les conditions d’immatriculation. Des centaines de milliers de personnes qui n’auraient pas créé de structure formelle auparavant l’ont fait, souvent pour une activité secondaire ou de complément.
Cela signifie que la hausse des chiffres de créations reflète en partie un effet de comptage : on inclut désormais dans les statistiques des entités qui n’existaient pas dans les bases avant la réforme. Un marché où l’on crée deux fois plus d’entreprises n’est pas mécaniquement un marché deux fois plus accessible ou deux fois plus porteur. La dynamique réelle est plus difficile à lire que le chiffre brut ne le laisse supposer.
L’ouvrage est publié en février 2014, soit cinq ans après l’entrée en vigueur du statut auto-entrepreneur. La distinction entre croissance réelle des initiatives entrepreneuriales et artefact statistique n’est pas toujours tranchée dans les analyses de cette période.
La seconde révolution : ce que l’on peut dire, et ce qu’on ne peut pas
C’est là que les données disponibles s’arrêtent. La seconde révolution décrite par Gattaz est présentée comme qualitative ou culturelle – un changement dans la façon dont les Français perçoivent l’acte de créer une entreprise, dans le regard social porté sur l’entrepreneuriat, peut-être dans les profils des créateurs eux-mêmes. Mais le contenu précis de cette seconde révolution n’est pas documenté dans les sources accessibles sur l’ouvrage.
Spéculer sur ce qu’elle recouvre exactement serait inventer. Ce qui peut être dit, c’est que la structure du titre implique deux mouvements distincts : un de volume, l’autre de nature. La nature du second, il faut la lire dans l’ouvrage lui-même pour en avoir une version fidèle à ce que Gattaz a voulu dire.
Ce que ça change concrètement pour un créateur aujourd’hui
La lecture de ce basculement historique a des implications directes selon le secteur dans lequel vous envisagez de créer.
Un volume de créations plus élevé signifie mécaniquement plus de concurrence potentielle sur des marchés établis. Si vous ciblez un secteur saturé – services aux particuliers, conseil généraliste, commerce de détail – le fait que 200 000 à 300 000 entreprises soient créées chaque année en France est un signal à intégrer dans votre analyse de marché, pas une donnée encourageante en soi. La densité concurrentielle dépend du secteur, pas du niveau global de créations.
À l’inverse, sur des marchés en croissance ou des niches peu adressées, un écosystème où la création d’entreprise est culturellement normalisée facilite certaines choses : accès aux réseaux, visibilité des dispositifs d’accompagnement, tolérance des partenaires financiers vis-à-vis du statut de créateur. Les événements dédiés à l’accompagnement des porteurs de projet se sont multipliés précisément parce que la demande a suivi la hausse des créations.
La variable déterminante reste votre secteur, votre positionnement et la taille du marché que vous ciblez. Le basculement décrit par Gattaz crée un contexte général – pas une garantie sectorielle. Comprendre ce contexte permet de calibrer vos hypothèses de départ, pas de les valider.
Si vous envisagez une reprise plutôt qu’une création ex nihilo, le même contexte s’applique, avec des paramètres de marché différents : la concurrence à l’entrée est filtrée par le prix d’acquisition, ce qui modifie la lecture du volume global de créations.